{"id":249,"date":"2026-01-14T00:11:12","date_gmt":"2026-01-14T00:11:12","guid":{"rendered":"https:\/\/pharmakondigital.com\/miles-davis-blue-flame\/"},"modified":"2026-01-19T12:04:52","modified_gmt":"2026-01-19T12:04:52","slug":"miles-davis-blue-flame-music-is-wide-open-for-anything-miles-davis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/miles-davis-blue-flame-music-is-wide-open-for-anything-miles-davis\/","title":{"rendered":"Miles Davis Blue Flame Music is wide open for anything (Miles Davis)"},"content":{"rendered":"<h6><em>S\u00e9rgio de Mattos (Belo Horizonte, Br\u00e9sil)<\/em><\/h6>\n<p><strong>Blue flame<\/strong><\/p>\n<p>Dans les premi\u00e8res phrases de son autobiographie<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, nous lisons des \u00e9v\u00e9nements qui n\u2019ont pas attir\u00e9 l\u2019attention des producteurs du film documentaire <em>The birth of the cool<\/em>. Depuis le d\u00e9but, la parole de Miles nous restitue une logique de sa vie, d\u00e9termin\u00e9e par des \u00e9v\u00e9nements et des signifiants qui conduisent \u00e0 une formalisation qui nous frappe par sa clart\u00e9 et par sa rigueur, et dans laquelle nous observons s\u2019instaurer une \u00e9criture \u00ab\u00a0sauvage de la jouissance\u00a0\u00bb dans la racine de l\u2019it\u00e9ration et de son \u00ab\u00a0destin\u00a0\u00bb. Je vais citer quelques-uns de ces paragraphes initiaux au long de ce texte.<\/p>\n<blockquote><p><em>La chose la plus ancienne dont je me souviens de mon enfance, c\u2019est une flamme, une flamme bleue qui saute d\u2019une gazini\u00e8re que quelqu\u2019un avait allum\u00e9e. Je me rappelle d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9 avec le whoosh<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup><strong>[2]<\/strong><\/sup><\/a> de flamme bleue en train de bondir hors de la grille, rapide et soudaine. C\u2019est le plus loin que je me rappelle ;\u00a0 plus loin que \u00e7a ce n\u2019est que du brouillard, du myst\u00e8re. Mais cette flamme du r\u00e9chaud est aussi claire que la musique dans ma t\u00eate. J\u2019avais l\u2019\u00e2ge de trois ans.<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup><strong>[3]<\/strong><\/sup><\/a><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p><em>Flamme bleue\/whoosh<\/em>. Nous y saisissons la mati\u00e8re premi\u00e8re de la r\u00e9p\u00e9tition, de l\u2019addiction en tant que it\u00e9ration\u00a0: choc, signifiant et mati\u00e8re sonore. Je continue :<\/p>\n<blockquote><p>J\u2019ai vu cette flamme et j\u2019ai senti sa chaleur proche de mon visage. J\u2019ai eu peur, une peur r\u00e9elle, pour la premi\u00e8re fois de ma vie. Mais je m\u2019en rappelle aussi en tant qu\u2019une sorte d\u2019aventure, une sorte d\u2019une \u00e9trange gaiet\u00e9. Je pense que cette exp\u00e9rience m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 un quelconque recoin de ma t\u00eate o\u00f9 je n\u2019\u00e9tais jamais all\u00e9. A une quelconque fronti\u00e8re, au bord peut-\u00eatre de tout ce qui est possible.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le sujet s\u2019essaye ci-dessus \u00e0 un bord face \u00e0 quelque chose qui sugg\u00e8re un infini illimit\u00e9 &#8211; tout ce qui est possible -, dans une jouissance \u00e9prouv\u00e9e comme une peur r\u00e9elle et une \u00e9trange gaiet\u00e9, aventure, un bord avec deux faces vrill\u00e9es telle la bande de Moebius, entre attraction et r\u00e9pulsion.<\/p>\n<p><strong>Impulsion avec exigence de finitude<\/strong><\/p>\n<blockquote><p>La peur que j\u2019ai eue \u00e9tait presque une invitation, un d\u00e9fi pour aller plus loin et m\u2019immerger dans quelque chose dont je ne savais rien. C\u2019est de l\u00e0, je pense, que vient ma philosophie personnelle de vie et mon engagement \u00e0 tout ce \u00e0 quoi je crois. Depuis, j\u2019ai toujours cru et pens\u00e9 que mon mouvement devrait se faire vers l\u2019avant, loin de la chaleur de cette flamme.<\/p><\/blockquote>\n<p>Miles Dewey Davis III est l\u2019un des plus influents musiciens du XXe si\u00e8cle. Il a \u00e9t\u00e9 dans l\u2019avant-garde des d\u00e9veloppements du jazz en changeant fr\u00e9quemment, lui-m\u00eame et sa musique, modifiant pour toujours la sc\u00e8ne musicale contemporaine. Le documentaire montre sa recherche incessante du neuf, d\u2019une rencontre constante avec l\u2019instable et avec l\u2019instant, et un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat pour le pass\u00e9. Erin Davis, son neveu, rappelle que Miles ne parlait jamais des albums qu\u2019il avait enregistr\u00e9s, n\u2019en avait aucun chez lui et s\u2019int\u00e9ressait seulement \u00e0 son travail dans le moment pr\u00e9sent. Miles s\u2019est appliqu\u00e9 \u00e0 un mode de vie o\u00f9 l\u2019instabilit\u00e9 et l\u2019exc\u00e8s \u00e9taient essentiels pour engendrer sa capacit\u00e9 de cr\u00e9er, avec un \u00e9lan pour devenir autre, <em>\u00e9kstasis<\/em>.<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a><\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, sa musique est connue et reconnaissable d\u00e8s la premi\u00e8re note de sa trompette : un son pur, \u00e9l\u00e9gant, plein de bravoure, chaleureux, qui touche l\u00e9g\u00e8rement les ondes sonores. En d\u2019autres termes, cool. Sa vie a \u00e9t\u00e9 une aventure et un d\u00e9fi, engag\u00e9s compl\u00e8tement dans le changement afin de cr\u00e9er. Il absorbait ce qui se passait \u00ab\u00a0maintenant\u00a0\u00bb et cherchait de nouvelles formes d\u2019approcher la musique.<\/p>\n<p>Comment pouvons-nous lire cette exigence d\u2019un changement continu ? Qu\u2019est-ce qui l\u2019y pousse ?<\/p>\n<p>Dans l\u2019exp\u00e9rience analytique nous avons la notion de quelque chose qui nous pousse. A ce sujet, la psychanalyse a produit des fictions qui constituent des artifices pour saisir quelque chose de cette exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>A Baltimore, Lacan sugg\u00e8re la pr\u00e9sence d\u2019une impulsion qui, malgr\u00e9 son enracinement dans le langage, dans sa d\u00e9rive explose les d\u00e9fenses du principe du plaisir et vise \u00e0 se rapprocher de la jouissance comme la chose qui peut donner du sens \u00e0 une vie.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0<em>Nous serions sans doute aussi tranquilles que des hu\u00eetres si ce n\u2019\u00e9tait cette organisation curieuse qui nous force \u00e0 faire voler en \u00e9clats la barri\u00e8re du plaisir, ou peut-\u00eatre nous fait seulement r\u00eaver de la faire voler en \u00e9clats. (&#8230;). Tout ce qui est \u00e9labor\u00e9 par la construction subjective \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du signifiant dans sa relation \u00e0 l\u2019Autre, et qui est enracin\u00e9 dans le langage, n\u2019existe que pour permettre au d\u00e9sir sous toutes ses formes d\u2019approcher, de tester cette sorte de jouissance interdite qui est le seul sens valable offert \u00e0 notre vie<\/em>\u00a0\u00bb.<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a><\/p><\/blockquote>\n<p>Si dans ce passage de 1966 cette impulsion se lie au d\u00e9sir, dans le dernier enseignement elle est isol\u00e9e en tant que non symbolisable, infinie, h\u00e9t\u00e9ros \u00e0 la machine -, oui-non du signifiant, et en vient \u00e0 \u00eatre comprise comme le r\u00e9gime de la jouissance en tant que telle. J.-A. Miller donne comme exemple un r\u00eave que l\u2019on lui avait racont\u00e9 : \u00ab\u00a0un geyser tourbillonnant, effervescent de vie in\u00e9puisable qui lui \u00e9tait apparu comme ce qu\u2019elle avait toujours cherch\u00e9, \u00e0 quoi elle avait toujours cherch\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9galer\u00a0\u00bb.<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a><\/p>\n<p>Dans le S\u00e9minaire XX, Lacan connecte cette jouissance au signifiant Un-tout-seul et nous donne ainsi le chemin par lequel les addictions s\u2019infinitisent. \u00ab\u00a0<em>Et c\u2019est bien l\u00e0 l\u2019\u00e9trange, le fascinant, c\u2019est le cas de le dire &#8211; cette exigence de l\u2019Un, comme d\u00e9j\u00e0 \u00e9trangement le Parm\u00e9nide pouvait nous le faire pr\u00e9voir, c\u2019est de l\u2019Autre qu\u2019elle sort. L\u00e0 o\u00f9 est l\u2019\u00eatre, c\u2019est l\u2019exigence d\u2019infinitude<\/em>\u00a0\u00bb.<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a><\/p>\n<p>L\u2019existence de ce but interne qui se r\u00e9alise toujours, qui ne cesse pas de s\u2019\u00e9crire, comme un besoin &#8211; pas de l\u2019organisme biologique -, mais comme un fruit de la rencontre traumatique du signifiant avec le corps, est au commencement de l\u2019it\u00e9ration.<\/p>\n<p>Un autre exemple de la relation entre signifiant, impulsion et addiction c\u2019est ce qui se passe dans \u201cl\u2019addiction\u201d aux jeux : \u00ab\u00a0<em>nous sommes totalement pr\u00e9sents et absents comme si l\u2019un se rapprochait du z\u00e9ro, o\u00f9 toute la vie est en jeu \u00e0 ce moment<\/em>\u00a0\u00bb.<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a> Ici, on v\u00e9rifie, comme le montre Dosto\u00efevski dans son livre <em>Le joueur<\/em>, une jouissance obtenue lorsque l\u2019on \u00e9chappe \u00e0 la prison du signifiant. L\u00e0, il se r\u00e9v\u00e8le que, si dans un premier temps le joueur est mu par l\u2019amour romantique, par l\u2019honneur, par l\u2019amour-propre, c\u2019est-\u00e0-dire, par une logique phallique, par la suite, rien de \u00e7a n\u2019est plus en jeu.<\/p>\n<blockquote><p>Je me souviens avec clart\u00e9 que soudainement, sans \u00eatre aiguillonn\u00e9 par l\u2019amour-propre, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 poss\u00e9d\u00e9 par une soif de risque. Il se peut que l\u2019\u00e2me, apr\u00e8s avoir eprouv\u00e9 un si grand nombre de sensations, ne puisse pas \u00eatre assouvie, seulement irrit\u00e9e, et qu\u2019elle exige de nouvelles sensations, toujours plus violentes, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement total.<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a><\/p>\n<p>(&#8230;) et vraiment il y a quelque chose de particulier en ceci : un homme seul, loin de son pays natal, loin de ses amis, sans savoir s\u2019il mangera aujourd\u2019hui, risque son dernier florin, le dernier des derniers !<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a><\/p><\/blockquote>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><strong>Junkie professionnel<\/strong><\/p>\n<p>Pour Miles, en convergence avec sa fa\u00e7on it\u00e9rative de cr\u00e9er et recr\u00e9er, l\u2019entr\u00e9e dans la toxicomanie survient d\u2019une autre exp\u00e9rience traumatique. Comme lui-m\u00eame nous l\u2019explique, l\u2019usage de drogues s\u2019initie \u00e0 son retour aux Etats-Unis apr\u00e8s un s\u00e9jour \u00e0 Paris qui l\u2019aurait transform\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>Je ne m\u2019\u00e9tais jamais senti de cette fa\u00e7on-l\u00e0. C\u2019\u00e9tait la libert\u00e9 d\u2019\u00eatre en France et d\u2019\u00eatre trait\u00e9 comme un \u00eatre humain, comme quelqu\u2019un d\u2019important, et la musique que je jouais sonnait mieux l\u00e0-bas. M\u00eame les odeurs \u00e9taient diff\u00e9rentes. Il me semblait que tout avait chang\u00e9 quand j\u2019\u00e9tais \u00e0 Paris. J\u2019ai rencontr\u00e9 Juliette Gr\u00e9co et elle m\u2019a appris ce que c\u2019\u00e9tait d\u2019aimer une chose autre que la musique\u2026 J\u2019\u00e9tais amoureux\u2026 Juliette me demandait de rester. M\u00eame Sartre disait. \u00ab\u00a0Pourquoi Juliette et vous, vous ne vous mariez pas\u00a0? \u00bb Mais je ne l\u2019ai pas fait<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\"><sup>[11]<\/sup><\/a>. Lorsque je suis rentr\u00e9 dans mon pays, dans l\u2019avion, j\u2019\u00e9tais tellement d\u00e9prim\u00e9 que je n\u2019ai pas r\u00e9ussi \u00e0 dire quoi que ce soit au retour. Je ne savais pas que \u00e7a allait me toucher de cette mani\u00e8re. J\u2019\u00e9tais tellement d\u00e9prim\u00e9, et je ne l\u2019ai su qu\u2019apr\u00e8s, que c\u2019est pour \u00e7a que je suis rentr\u00e9 dans l\u2019h\u00e9ro\u00efne pendant des ann\u00e9es. Ce qui m\u2019a emprisonn\u00e9 dans les drogues, c\u2019est la d\u00e9pression que j\u2019ai sentie \u00e0 mon retour en Am\u00e9rique. Et le manque de Juliette.<\/p><\/blockquote>\n<p>En devenant, de par ses mots, un \u00ab\u00a0junkie professionnel\u00a0\u00bb, Miles semble chercher \u00e0 traiter le trauma actuel du retour aux USA, qui s\u2019amalgame \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement de corps du pass\u00e9. La drogue et le trauma, c\u2019est comme un mariage consomm\u00e9. Il y a une correspondance structurelle entre eux. Tous les deux plongent le sujet dans quelque chose d\u2019\u00e9trange, dans un exc\u00e8s de jouissance sans nom, et, avec \u00e7a, un sentiment que tout a chang\u00e9 depuis que \u201c\u00e7a a eu lieu\u201d, \u00e0 partir duquel la personne ne se sent plus elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>En rentrant dans son pays et en retrouvant son ancienne vie, Miles vit un \u00e9pisode m\u00e9lancolique et semble \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 son corps comme quelque chose <em>d\u2019h\u00e9t\u00e9ros<\/em>.<\/p>\n<p><strong>Peur du corps<\/strong><\/p>\n<p>Le corps \u201c\u00e2m\u00e9\u201d, disons-le comme \u00e7a, semble toujours vuln\u00e9rable aux impacts du r\u00e9el et du fonctionnement exig\u00e9 : jouis ! Mais aussi de \u00e7a il faut se prot\u00e9ger.<\/p>\n<p>De quoi avons-nous peur ? Lacan affirme que c\u2019est d\u2019\u00eatre r\u00e9duits \u00e0 nos corps lorsque le sujet est affect\u00e9 par la transformation directe de la libido, l\u00e0 o\u00f9 le signifiant d\u00e9faille dans son inscription. Peur, \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 le corps est affect\u00e9 par un r\u00e9el de jouissance qui perturbe son organisation, \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 cette jouissance se manifeste totalement <em>h\u00e9t\u00e9ros<\/em> dans l\u2019environnement qui l\u2019entoure.<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\"><sup>[12]<\/sup><\/a><\/p>\n<p>Je propose l\u2019hypoth\u00e8se que l\u2019usage de substances avec son mouvement it\u00e9ratif de mutation ont \u00e9t\u00e9, pour Miles, des modalit\u00e9s de traitement de ce \u00ab\u00a0corps \u00e9tranger\u00a0\u00bb, par le biais d\u2019un engendrement multiple d\u2019une s\u00e9rie d\u2019autres corps. Miles est un consommateur du neuf comme une fa\u00e7on de s\u2019\u00e9loigner de la flamme qui lui provoque \u201cune peur r\u00e9elle\u201d de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019elle est, certainement, la racine de son aventure. Il y a dans ce mouvement une dynamique d\u2019effacement et de re-cr\u00e9ation, d\u2019immersion dans la jouissance et de d\u00e9fense. Et, \u00e0 chaque pas de ce mouvement, un<em> re-start<\/em>, un par un.<\/p>\n<p><strong>Corps \u00e9tranger, engendrer des corps un par un<\/strong><\/p>\n<p>En cherchant \u00e0 comprendre ce mouvement de se lancer dans l\u2019instable, dans l\u2019instant, dans l\u2019exc\u00e8s, dans le risque, je vais me servir de l\u2019id\u00e9e d\u2019une production d\u2019un \u00ab\u00a0corps \u00e9tranger\u00a0\u00bb pour aborder cet espace o\u00f9 la jouissance hors-sens affecte un corps qui a besoin de se recomposer \u00e0 la marge des solutions offertes par le Nom-du-P\u00e8re.<\/p>\n<p>Lacan sugg\u00e8re que pour Joyce l\u2019image n\u2019a pas de lestage, ce qui rend n\u00e9cessaire le processus d\u2019engendrement d\u2019un corps \u00e9tranger. Un corps qui n\u2019est pas une structure mais que nous pouvons penser comme \u00e9tant le produit de proc\u00e9dures insolites pour prendre corps ou pour composer des superficies corporelles en tant que \u00e9v\u00e9nements. Lacan note que \u00ab\u00a0avoir rapport \u00e0 son propre corps comme \u00e9tranger est certes une possibilit\u00e9\u2026\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\"><sup>[13]<\/sup><\/a> Dans le cas de Joyce, il appara\u00eet non seulement dans Stephen Dedalus lorsqu\u2019il \u00ab\u00a0perd son corps\u00a0\u00bb, mais aussi dans l\u2019\u00e9criture qui constitue l\u2019ego de Joyce et encore dans la relation de Joyce avec sa femme Nora (le gant qui lui enrobe le corps). Cependant, ce qui est crucial c\u2019est qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une \u201c\u00e9criture sonore et musicale\u201d. Finnegans Wake peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une symphonie de mots, une sinthomie.<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\"><sup>[14]<\/sup><\/a> De fa\u00e7on simplifi\u00e9e, la proc\u00e9dure joycienne faisait que le langage devient le non-sens de la musique, tandis que la musique produit des cacophonies et se dissout en rires audibles dans la jouissance solitaire de Joyce pendant qu\u2019il \u00e9crivait.<\/p>\n<p>Pour Miles, il s\u2019agit des cr\u00e9ations, re-cr\u00e9ations musicales, ses transformations personnelles, les improvisations, ses v\u00eatements, ses voitures et ses femmes. Miles ne nous apprend-il pas une autre dynamique en jeu dans les addictions et qui consiste \u00e0 engendrer ce corps \u00e9tranger, en faisant ainsi une exp\u00e9rience unique de soi qui r\u00e9p\u00e9titivement le d\u00e9passe ? Devant ce qui le traverse, contre lequel il se heurte &#8211; que Miles lui-m\u00eame provoque -, il r\u00e9pond avec une cr\u00e9ation dans laquelle il est enti\u00e8rement engag\u00e9 et de laquelle il jouit. C\u2019est int\u00e9ressant de noter, dans les deux cas, la valeur du sonore comme celui qui fixe une jouissance, comme une aiguille qui grave le mot sur le corps qu\u2019elle touche.<\/p>\n<blockquote><p>\u2026 je ne veux pas jouer comme personne d\u2019autre \u00e0 part moi-m\u00eame, je veux \u00eatre moi-m\u00eame en quoi que ce soit, j\u2019ai tellement de sentiments dans quelques phrases que je suis un avec elles, cette phrase c\u2019est moi !<\/p><\/blockquote>\n<p>Miles est le tissu sonore duquel il fait un autre corps avec lequel il vibre en vie. Par o\u00f9 Miles se fait beau. Lom Lom, l\u2019air, Miles ahead.<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\"><sup>[15]<\/sup><\/a><\/p>\n<p><strong>So what?<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 souligner, dans la biographie de Miles Davis, l\u2019existence de forts indices qu\u2019il existe quelque chose d\u2019intrins\u00e8que \u00e0 la sonorit\u00e9 qui fixe un point de jouissance, par o\u00f9 l\u2019on peut engendrer des corps \u00ab\u00a0\u00e9trangers\u00a0\u00bb, \u00e0 propos desquels nous avons besoin d\u2019\u00e9laborer davantage \u00e0 partir de l\u2019indication de Lacan.\u00a0 Cependant, il semble certain que ces fixations op\u00e8rent en tant que signature vibratoire qui, une fois touch\u00e9e, se r\u00e9it\u00e8re. Nous pouvons donc nous demander : dans une analyse, ne serait-il pas important de jouer cette note ? Serait-il possible de l\u2019\u00e9couter? La noter, la provoquer, la lire dans certains affects ? En quoi l\u2019\u00e9coute musicale, sa th\u00e9orie, les compositions dissonantes, avec des motifs discrets, des rythmes complexes, des notations singuli\u00e8res, pourraient-elles contribuer avec notre pratique aujourd\u2019hui et demain ?<\/p>\n<p>A l\u2019aube d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 les \u00e9bats virtuels habiteront le metaverse, nous pouvons, dans nos cabinets, nous attendre \u00e0 de fortes addictions et \u00e0 des perturbations subjectives li\u00e9es \u00e0 la fantaisie de ce que, avec ces corps faits de bits, nous ferons enfin exister le rapport sexuel.<\/p>\n<p>Penser aujourd\u2019hui l\u2019addiction et les toxicomanies &#8211; le sujet de la jouissance d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale &#8211; li\u00e9es au corps et \u00e0 l\u2019Un, cela ne nous am\u00e8nerait-il pas \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir davantage \u00e0 cet engendrement de corps, son rapport au sonore, cette cr\u00e9ation de Joysigns<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\"><sup>[16]<\/sup><\/a>, comme \u00e9tant singuli\u00e8res \u00e0 la marge du Nom-du-P\u00e8re ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>\u2003 Davis, M. <em>The Autobiography\/Miles Davis with Quincy Troup<\/em>. 1st Touchstone ed. NY, 1989.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>\u2003 Selon le Cambridge Dictionary: un son doux produit par quelque chose se d\u00e9pla\u00e7ant rapidement dans l\u2019air ou similaire \u00e0 celui produit lorsque l\u2019air est expuls\u00e9 de quelque chose ; un mouvement rapide et soudain d\u2019un liquide ou de l\u2019air.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>\u2003 Toutes les traductions (au portugais br\u00e9silien) de l\u2019autobiographie ont \u00e9t\u00e9 faites par l\u2019auteur de ce texte.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>\u2003 Aristote, <em>L\u2019homme de g\u00e9nie et la m\u00e9lancolie<\/em> : le probl\u00e8me XXX. Paris. \u00c9ditions Rivages, 1988. Vol 1. Dans ce texte, Aristote propose une r\u00e9flexion essentielle \u00e0 propos de l\u2019occasion \u201ckairos\u201d de sortir de soi \u201cekstasis\u201d dans la rencontre de l\u2019instable et de l\u2019instant.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>\u2003 Lacan, J. De la structure comme immixtion d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9 pr\u00e9alable \u00e0 un sujet quelconque. Conf\u00e9rence \u00e0 Baltimore, 1966. <em>La Cause du d\u00e9sir <\/em>n. 94. Paris: Navarin, 2016.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>\u2003 Miller, J.-A. <em>L\u2019Un tout seul<\/em>, s\u00e9ance du 02.03.2011, in\u00e9dit.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>\u2003 Lacan, J. Le s\u00e9minaire livre XX <em>Encore<\/em>. Texte \u00e9tabli par Jacques-Alain Miller. Paris: Seuil. 1975.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>\u2003 D\u2019apr\u00e8s ce que m\u2019a racont\u00e9 un analysant sur son exp\u00e9rience avec le jeu et, de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, dans tous les domaines de sa vie.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>\u2003 Traduit librement du portugais br\u00e9silien, ce paragraphe ne figure pas dans la version fran\u00e7aise du livre de F.M. Dosto\u00efevski <em>Le Joueur<\/em><\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\"><sup>[10]<\/sup><\/a>\u2003 Dosto\u00efevski, F.M. Le joueur. Edition gratuite disponible en ligne : http:\/\/profpernin.free.fr\/ebooks\/Roman\/DOSTOIEVSKI%20-%20Le%20joueur.pdf.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\"><sup>[11]<\/sup><\/a>\u2003 Traduit de l\u2019anglais par le traducteur.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\"><sup>[12]<\/sup><\/a>\u2003 Roy D. Une introduction au congr\u00e8s NLS 2023 : https:\/\/www.amp-nls.org\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/Argument- FINAL-VERSION-DISCONTENT-AND-ANXIETY-IN-THE-CLINIC-AND-IN-CIVILISATION.pdf.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\"><sup>[13]<\/sup><\/a>\u2003 Lacan, J. Le S\u00e9minarire livre XXIII <em>Le sinthome<\/em>. Texte \u00e9tabli par Jacques-Alain Miller. Paris: Seuil, 2005, p. 150.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\"><sup>[14]<\/sup><\/a>\u2003 N\u00e9ologisme propos\u00e9 par Scott Wilson dans l\u203aouvrage <em>Stop<\/em> <em>making sens. <\/em><em>Music from the perspective of the real<\/em>. Karnac, Great Britain, 2015.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\"><sup>[15]<\/sup><\/a>\u2003 Miles ahead (Des miles en avant) &#8211; c\u2019est le nom d\u2019un album paru en 1957, le premier avec l\u2019arrangeur Gil Evans.<\/h6>\n<h6><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\"><sup>[16]<\/sup><\/a>\u2003 Joycean joysigns, comme nous le sugg\u00e8re Scott Wilson, op. cit.<\/h6>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u00e9rgio de Mattos (Belo Horizonte, Br\u00e9sil) Blue flame Dans les premi\u00e8res phrases de son autobiographie[1], nous lisons des \u00e9v\u00e9nements qui n\u2019ont pas attir\u00e9 l\u2019attention des producteurs du film documentaire The birth of the cool. Depuis le d\u00e9but, la parole de Miles nous restitue une logique de sa vie, d\u00e9termin\u00e9e par des \u00e9v\u00e9nements et des signifiants&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[34,27],"tags":[],"post_series":[],"class_list":["post-249","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-esthetique-de-la-consommation","category-vol-04-fr","entry","no-media"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/249","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=249"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/249\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4566,"href":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/249\/revisions\/4566"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=249"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=249"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=249"},{"taxonomy":"post_series","embeddable":true,"href":"https:\/\/pharmakondigital.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/post_series?post=249"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}